Fractionné, seuil, VMA : à quoi sert chaque séance de course à pied
Tu as sûrement déjà entendu ça au club ou lu ça sur un forum : « fais du fractionné pour progresser ». D'accord. Mais lequel ? Du seuil, de la VMA, des 30/30, des 400 m à fond ? Chaque séance n'a pas le même effet. Courir vite ne suffit pas. Il faut courir vite à la bonne allure, pendant la bonne durée.
La bonne nouvelle, c'est que le sujet est bien balisé. Jack Daniels a classé les allures d'entraînement en cinq familles, et plusieurs études ont mesuré ce que produisent les formats les plus connus. Dans cet article, tu vas voir à quoi sert chaque type de séance, à quelle allure la courir, et comment la ranger dans ta semaine sans te cramer.
Pourquoi courir à des allures différentes ?
Parce que chaque allure sollicite un système différent. Courir lentement construit ta base aérobie. Courir au seuil t'apprend à tenir une allure soutenue longtemps. Courir près de ta VO2max agrandit le moteur. Courir très vite améliore ta foulée.
Jack Daniels, dans Daniels' Running Formula (Human Kinetics, 3e édition, 2014), a donné à chaque allure une lettre et un rôle. Ces allures se calculent depuis ton VDOT, un indice tiré d'un chrono récent.
Quelles sont les 5 allures de Daniels ?
Voici les cinq allures, avec les fourchettes d'intensité que Daniels leur attribue (résumé de Coach Ray, 2023), et les valeurs pour un coureur de VDOT 40, soit un 10 km en 50 minutes environ :
- E (Easy, facile) : 59 à 74 % de la VO2max. Base aérobie, résistance aux blessures. Pour un VDOT 40 : 5:55 à 6:38/km.
- M (Marathon) : 75 à 84 % de la VO2max. L'allure de ton marathon. Pour un VDOT 40 : 5:27/km environ.
- T (Threshold, seuil) : 83 à 88 % de la VO2max. Endurance à allure soutenue. Pour un VDOT 40 : 5:06/km.
- I (Interval) : 95 à 100 % de la VO2max. Puissance aérobie. Pour un VDOT 40 : 4:40/km environ, soit 1:52 au 400 m.
- R (Repetition) : au dessus de la VO2max. Vitesse et économie de course. Pour un VDOT 40 : 1:46 à 1:48 au 400 m, soit environ 4:25 à 4:30/km.
Les allures VDOT 40 viennent des tables de Daniels telles que reproduites par le calculateur Traincalc et le calculateur Running Calculator, qui appliquent ses équations. Ton allure facile, on en parle en détail dans l'article sur l'endurance fondamentale. Ici, on s'occupe des trois allures dures : T, I et R.
C'est quoi le seuil en course à pied ?
L'allure seuil, c'est à peu près ce que tu peux tenir 50 à 60 minutes en course. C'est la définition que donne Daniels lui même (VDOT O2, 2025). Sur le plan physiologique, on est autour de 83 à 88 % de la VO2max.
Ce que ça développe : ta capacité à courir vite longtemps, sans que la fatigue explose. C'est l'allure qui porte le plus directement tes chronos sur 10 km et semi-marathon. La sensation, c'est « dur mais contrôlé ». Tu peux dire trois mots, pas une phrase.
La séance de seuil (T)
Daniels propose deux formats.
Le tempo continu. Selon lui, le tempo idéal est une course régulière de 20 minutes à allure seuil (VDOT O2, 2025).
Les « cruise intervals ». Des fractions de plusieurs minutes à allure seuil, séparées par des récupérations très courtes. L'exemple donné par Daniels : 4 × 1 mile (1,6 km) à allure T, 1 minute de récup (même source). La récup courte est le principe : elle te laisse souffler sans faire retomber l'effort.
Le plafond : pas plus de 10 % de ton volume hebdo à allure T dans une même séance (même source).
Exemple concret, VDOT 40, 40 km par semaine. 10 % de 40 km, ça fait 4 km. Donc :
- 15 minutes de footing facile.
- 4 × 1 km en 5:06, 1 minute de récup en trottinant.
- 10 minutes de footing facile.
Ou, en continu : 20 minutes à 5:06/km, soit à peu près 3,9 km. Tu restes sous le plafond dans les deux cas.
Le piège classique : courir le seuil trop vite. Si tu finis la dernière fraction à bout, tu étais au dessus.
Comment travailler sa VMA ?
La VMA, c'est la vitesse à laquelle tu atteins ta consommation maximale d'oxygène. Pour la faire progresser, il faut passer du temps à ou près de la VO2max. Trois formats ont de bons arguments.
Les intervalles de Daniels (I)
L'allure I se situe à 95 à 100 % de la VO2max, soit une allure que tu pourrais tenir environ 10 à 15 minutes en course (VDOT O2, 2013).
Les règles de Daniels :
- Des fractions de 3 à 5 minutes. Il faut jusqu'à deux minutes pour atteindre ta VO2max, donc des fractions plus courtes y passent peu de temps (VDOT O2, 2025).
- Une récup en trottinant très lentement, égale ou un peu inférieure à la durée de la fraction (même source).
- Un volume plafonné au plus petit de ces deux chiffres : 8 % du volume hebdo, ou 10 km (VDOT O2, 2013).
Et surtout : les fractions courtes ne se courent pas plus vite. Le but est de solliciter la VO2max, pas de faire de la vitesse (même source).
Exemple concret, VDOT 40, 40 km par semaine. 8 % de 40 km, ça donne 3,2 km. Donc :
- 15 à 20 minutes de footing facile, plus quelques lignes droites.
- 4 × 800 m en 3:44 (allure 4:40/km), 3 minutes de récup en trottinant.
- 10 minutes de footing facile.
Les 30/30 de Billat
Véronique Billat a passé en revue l'entraînement fractionné, son histoire et ses bases scientifiques (Billat, 2001, Sports Medicine). Le 30/30 fait partie des formats qu'elle a mesurés : 30 secondes à 100 % de la VMA, 30 secondes à 50 % de la VMA, en alternance.
Dans son étude de 2000, huit coureurs de fond ont enchaîné en moyenne 19 répétitions de 30/30. Ils ont passé 7 min 51 s à leur VO2max, contre 2 min 42 s pour une course continue très intense mais sous la VMA (Billat et al., 2000, European Journal of Applied Physiology). Les auteurs précisent que ça ne dit rien encore des effets à long terme.
L'intérêt pratique : le 30/30 se fait sans piste.
Exemple concret. 20 minutes d'échauffement, puis 2 séries de 8 × 30/30, 3 minutes de trot entre les séries. Si tu débutes le format, commence par une seule série de 8 à 10.
Le 4 × 4 minutes de Helgerud
Helgerud et ses collègues ont réparti 40 hommes modérément entraînés en quatre groupes, pour un travail total identique, 3 fois par semaine pendant 8 semaines (Helgerud et al., 2007, Medicine & Science in Sports & Exercise).
Le groupe 4 × 4 minutes à 90 à 95 % de la FC max, avec 3 minutes de récup active à 70 %, a gagné 7,2 % de VO2max. Les groupes en course continue lente (70 % FC max) ou au seuil (85 % FC max) ont progressé nettement moins. Conclusion des auteurs : à travail égal, les intervalles à haute intensité améliorent plus la VO2max.
Exemple concret. 15 minutes de footing, puis 4 × 4 minutes à 90 à 95 % de ta FC max, 3 minutes de trot entre chaque. C'est très proche d'une séance I de Daniels, pilotée au cardio plutôt qu'à l'allure.
À quoi servent les séances de répétitions (R) ?
L'allure R est plus rapide que la VO2max. Le but n'est plus le moteur, c'est la vitesse et l'économie de course : apprendre à courir vite, relâché, avec une foulée efficace.
Les règles de Daniels (résumé de Coach Ray, 2023) :
- Des fractions de 2 minutes maximum.
- Une récup longue, 2 à 3 fois la durée de la fraction. Tu dois repartir frais, sinon tu cours moins bien.
- Pas plus de 5 % du volume hebdo dans la séance.
La séance R
Exemple concret, VDOT 40, 40 km par semaine. 5 % de 40 km, ça fait 2 km. Donc :
- 15 à 20 minutes de footing facile.
- 8 × 200 m en 53 à 54 secondes, 200 m de récup en marchant ou en trottinant.
- 10 minutes de footing facile.
Ce n'est pas un sprint. Si tu grimaces, tu vas trop vite.
Combien de séances de fractionné par semaine ?
Pour la plupart des coureurs : une à deux séances dures par semaine, pas plus.
Seiler a compilé l'entraînement des athlètes d'endurance de haut niveau. Il observe qu'environ 80 % des séances se font à basse intensité et 20 % contiennent de l'intensité, comme des intervalles autour de 90 % de la VO2max (Seiler, 2010, International Journal of Sports Physiology and Performance). Il ajoute que rien ne prouve qu'intensifier davantage apporte des gains à long terme chez des athlètes déjà entraînés.
Transposé à toi : avec 4 sorties par semaine, 20 % des séances, c'est moins d'une. Avec 5 ou 6 sorties, c'est une, parfois deux. Ce passage de l'étude à ta semaine est une règle empirique, pas un chiffre démontré pour les coureurs amateurs. Mais la direction est claire : la base, c'est le facile.
Si tu stagnes malgré beaucoup de fractionné, l'article sur la stagnation en course à pied peut t'aider à repérer le problème.
Comment placer les séances dans la semaine ?
Là, on sort de la science et on entre dans la convention de coach. Elle est partagée par presque tout le monde, mais aucune étude ne l'a tranchée.
- Jamais deux séances dures d'affilée. Mets au moins un jour facile ou un jour de repos entre deux séances de qualité.
- La sortie longue compte comme une séance exigeante. Évite de la coller au lendemain d'un fractionné.
- Mets la séance la plus importante quand tu es le plus frais. Souvent en début de semaine, après un jour de repos.
Un exemple de semaine à 4 sorties : mardi seuil, jeudi footing facile, samedi footing facile, dimanche sortie longue. À 5 sorties, tu peux ajouter une séance I ou R le jeudi et garder le reste en facile.
Faut-il vraiment s'échauffer avant un fractionné ?
Oui. Partir à froid sur une fraction à allure I, c'est demander à ton corps un effort maximal sans l'avoir préparé.
Le format le plus courant est une convention de coach : 15 à 20 minutes de footing facile, puis 3 ou 4 lignes droites progressives de 80 à 100 m. Dans l'étude de Billat de 2000, les coureurs s'échauffaient 15 minutes à 50 % de leur VMA avant les tests (Billat et al., 2000).
Après la séance, 10 minutes de retour au calme en footing très lent. Là aussi, c'est une convention : elle ne rend pas la séance plus efficace, mais elle t'aide à redescendre en douceur au lieu de t'arrêter net.
En résumé
Chaque séance a un rôle. Le seuil (T), à ce que tu tiendrais environ une heure en course, te fait courir vite plus longtemps : 20 minutes en continu ou des fractions avec 1 minute de récup, 10 % du volume hebdo au maximum. L'intervalle (I), à 95 à 100 % de la VO2max, agrandit le moteur : 3 à 5 minutes par fraction, 8 % du volume ou 10 km au maximum. Les 30/30 de Billat et le 4 × 4 minutes de Helgerud visent la même cible. Les répétitions (R) travaillent la vitesse et la foulée, 5 % du volume au maximum.
Pour la plupart des coureurs, une à deux séances dures par semaine suffisent, jamais deux jours de suite, toujours avec un échauffement. Tout le reste se court facile. C'est ce facile qui te permet de réussir le dur.